Table Ronde

Deux jeunes autistes entrepreneurs à Rouen

Une table ronde sera organisée jeudi 24 novembre sur le thème « Le handicap invisible en milieu professionnel ». Portrait croisé de deux jeunes entrepreneurs autistes – Anne Charrier, écrivaine et Romain Brifault, créateur styliste – dont les parcours n’ont pas forcément été simples. Ils se sont accrochés pour réaliser leurs rêves.

Romain Brifault (23 ans) est styliste. Son atelier privé est installé rue Alsace-Lorraine, où il crée des robes de mariée, des robes de soirée et taille entièrement sur mesure. Après ses années de maternelle en milieu normalisé, Romain a été déscolarisé après le CP. Diagnostiqué autiste Asperger, il a ensuite été suivi pendant plusieurs années à l’institut de jour Alfred-Binet (Darnétal). « Les Asperger ont une façon particulière de penser », explique Romain. « Nous marchons beaucoup au sensoriel. Nous sommes obligés de passer par la vie réelle pour apprendre. » Romain décrit avec ses mots : « Avant, je ne pouvais pas décrypter les visages humains, le sens des émotions des autres : la surprise, la peur, un sourire narquois ou bienveillant… Le monde du travail est un milieu en effervescence permanente. Il y a une partie comportementale pas évidente pour nous ».

À 14 ans, Romain intègre le collège Jean-Baptiste-de-La-Salle, avec l’aide d’une auxiliaire de vie scolaire à plein-temps. Puis il entre en bac pro « métiers de la mode et vêtement » à la Providence, près de la préfecture. « À l’origine, je voulais être designer, créer des objets du quotidien, mais toutes les écoles étaient à Paris. Ma singularité réside dans l’envie permanente de créer. » Pendant son cursus, les enseignants le soutiennent. Plusieurs stages étaient obligatoires et « se sont bien déroulés, sauf celui pour lequel je n’avais volontairement pas voulu préciser que j’étais autiste. Je voulais savoir si je pouvais conquérir le monde, savoir si mon handicap serait une barrière pour les autres ». Romain raconte avec le sourire le début de son stage catastrophe, mais l’échec a été sérieux. Son stage de terminale – chez Gérard-Darel – s’est, en revanche, révélé « incroyable, un changement radical dans ma vie ». Sa créativité est alors reconnue par les professionnels.

Avec son frère Alexandre (étudiant à Neoma Business school) – et le soutien de son grand-père – Romain monte son entreprise dès la sortie du lycée, son bac pro en poche. « C’est important d’être entouré, sans la famille on n’est rien. Je dis toujours que mes parents sont le bateau, moi le moteur, et que nous faisons un très beau voyage… », confie Romain qui aimerait – comme Anne Charrier – « sensibiliser sur la différence, Asperger est un handicap invisible. Le handicap ce n’est pas seulement les fauteuils roulants ». Dans deux ans, Romain a prévu de lancer sa marque de vêtements pour hommes.

Aujourd’hui âgée de 22 ans, Anne Charrier a été diagnostiquée autiste Asperger à l’âge de 10 ans « grâce à la maman de Romain, qui a vu des similitudes entre nous deux ». Une scolarité dans les normes et « la chance énorme d’échapper à l’hôpital de jour », Anne a su qu’elle voulait écrire depuis le CM1. Inscrite à l’institution Rey (Bois-Guillaume), la lycéenne a obtenu son bac L. « La particularité d’Asperger n’était pas reconnue. Quand ma mère exprimait des doutes face à l’autisme, on lui répondait, mais non, ce n’est pas ça, ta fille parle ! ». Les autistes Asperger ont tendance à prendre tout au pied de la lettre. « Enfant, à la traditionnelle question : « Elle est de quelle couleur ta chatte ? », j’ai donné la couleur de notre chatte. Insultes, moqueries, c’était difficile. Aujourd’hui, quand je ne comprends pas, je demande qu’on m’explique ».

Souvent, les personnes Asperger développent une hypersensibilité dans une ou plusieurs matières. « La mienne est tactile, explique Anne. Quand je souffre physiquement, c’est décuplé par rapport aux autres. » Une excellente mémoire et un sens aigu du détail font aussi partie de ses autres qualités. Après un DUT « métiers du livre » au Havre, puis un bac + 3 à Grenoble « littérature et documentation », Anne Charrier a écrit deux ouvrages en littérature jeunesse : les aventures de Mira et Perle (en 2015), puis celles de Mira et Angel (en juillet 2016). Le troisième tome est en cours d’écriture. « Pendant ces années d’études supérieures, j’ai vécu en autonomie », précise fièrement la jeune femme. Quand elle regarde en arrière, Anne évoque des souvenirs de scolarité difficile, d’incompréhension avec ses camarades ou certains enseignants. « À l’université, il y a eu une grosse différence : tout le monde se respectait. J’avais de l’aide pour la prise des notes, car je souffre de difficultés en motricité fine. » Anne ne vit pas (encore) de son métier d’écrivaine, elle cherche actuellement un emploi de bibliothécaire en littérature jeunesse.

Dans le cadre du mois de l’économie sociale et solidaire, une table ronde sera organisée sur le thème « Le handicap invisible en milieu professionnel ». L’entreprise Griss – basée à Seine Innopolis – qui intègre des autistes (notre édition du 5 mai 2016) propose ce rendez-vous en partenariat avec l’entreprise Romain Brifault. Ont été invitées des personnes autistes, des familles, des entreprises, des institutions et collectivités. L’objectif des organisateurs est de « présenter la question du handicap invisible en milieu professionnel et la singularité de leur modèle économique, fondé sur la valorisation des talents des personnes autistes ».

Table ronde jeudi 24 novembre, de 9 h 30 à 11 h 30, 72 rue de la République au Petit-Quevilly (Seine Innopolis). Entrée libre et gratuite, sur inscription : griss@griss.tech ou 06 88 11 83 97.


Dossier réalisé par Patricia Buffet et Stéphanie Péron – Maison de couture Romain Brifault, tél. 06 52 38 58 56.

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